Quoi de neuf ?

Cinéma éducatif : homme cinéaste et féministe ?

March 17, 2022 Les cafés du CREFO Season 3 Episode 3
Quoi de neuf ?
Cinéma éducatif : homme cinéaste et féministe ?
Show Notes Transcript

Dans cet épisode,  Laura Bisaillon, membre du CREFO, rencontre Joseph Bitamba, réalisateur et scénariste

Monsieur Joseph Bitamba est réalisateur, producteur et scénariste qui vit Toronto. Il a débuté sa carrière comme responsable des émissions pour enfants et jeunes à la Télévision Nationale Burundaise. Jadis journaliste et réalisateur pour TFO (radio éducative ontarienne de langue française), il est à présent réalisateur et producteur indépendant. Il mène des projets avec de nombreux chaines de télévision et radio rwandaises. Ses films documentaires ont été diffusés sur Radio-Canada, TFO et TV5 (France). Parmi les plus récents, Les Oubliées des Grands Lacs (2020), Ishyaka : La volonté de vivre(2016), La victoire de l’amour sur la haine (2014), et Les tambours sacrés (2013) qui met en relief les similitudes sacrales et artistiques entre le peuple Burundais et les Premières Nations au Canada. 

Joey [00:00:01] Dans cette troisième saison, Laura Bisaillon, membre du CREFO, et ses invités discuteront du thème de la production et de la diffusion des connaissances sur les mobilités, les francophonies, la minorisation, le corps et l'État dans ces divers contextes du monde. Dans cet épisode, elle rencontre le cinéaste et réalisateur Joseph Bitamba.

Joseph [00:00:22] La guerre en général, c'est des luttes politiques qui engendrent beaucoup de souffrance auprès de populations, dont les victimes de viols. 

Joey [00:00:33] Bienvenue à Quoi de neuf!

Laura [00:00:44] Joseph Bitamba est réalisateur, producteur et scénariste. Originaire du Burundi, il a d'abord travaillé à la télévision nationale burundaise comme responsable des émissions pour enfants et jeunesse. Il réalise des documentaires diffusés sur Radio-Canada, TFO, TV5 et travaille comme réalisateur et journaliste pour TFO. Il collabore avec plusieurs TV et radio au Rwanda. Depuis 2011, il est réalisateur et producteur indépendant. Et depuis 2003, il habite à Toronto. Alors, je te souhaite la bienvenue, Joseph, sur l'émission Quoi de neuf du CREFO. Alors ça me fait grand plaisir de te recevoir aujourd'hui. 

Joseph [00:01:37] Bonjour, ça m'a fait plaisir aussi. Merci de m'inviter. 

Laura [00:01:40] Ah oui, ça nous fait plaisir et ça va faire plaisir aux auditeurs, c'est certain. Alors, Joseph, parlons de choses peut-être très concrètes. Tu es en ce moment au Rwanda en tournage, mais j'aimerais qu'on commence d'abord à parler de ton film le plus récent, c'est-à-dire Les oubliées des Grands Lacs, qui est sorti il y a deux ans, en 2020. Alors, pourrais-tu nous en parler? Raconte-moi de quoi il parle ce film.

Joseph [00:02:14] Le film Les oubliées des Grands Lacs, comme son titre l'indique, ce sont des femmes parce que c'est « oubliées » au féminin. Ce sont des femmes qui ont survécu, on les appelle plus victimes vraiment parce qu'elles ont fait un bout de chemin vers la reconstruction. Donc c'est un film qui traite du sujet délicat de viols en périodes de conflit. Le film est en trois parties. Ça commence au Rwanda avec les viols massifs de 1994. Ça va au Congo où il y a eu une guerre terrible, où il y a eu beaucoup de viols aussi dans les années 97-98. Et puis ça se termine au Burundi, où il y a eu la même chose beaucoup de viols pendant le conflit de 2015. Donc, j'ai suivi un peu différentes femmes qui ont accepté, la plupart, de parler pour la première fois. Donc, j'ai suivi un peu leur parcours, leur reconstruction, leur résilience. 

Laura [00:03:26] J'ai vu, parce que tu as partagé un lien vers ce film et un autre film que tu as réalisé en 2017, n'est-ce pas, donc je les ai vus. Avec ce film-là, Les oubliées, au féminin, des Grands Lacs, ce qui m'a frappée aussi, c'était votre approche ethnographique, c'est-à-dire tu les as, ou ton équipe, les a suivies de près sur peut-être plusieurs mois, sinon, peut-être une année, mais c'était un suivi assez continu et assez intime je dirais, non? Des portraits intimes et vous êtes allés comme équipe dans des maisons, allés chercher des femmes qui étaient en consultation et réunies en groupe de soutien. Comment est-ce que l'accès en tant qu'homme aussi, comment tu as pu avoir accès, disons, à ce regroupement de femmes au-delà des frontières des trois pays? 

Joseph [00:04:28] Ça a été le plus difficile, c'est de trouver des femmes qui acceptent de parler à un homme. Et moi-même je m'auto-censurais parce que je me disais...des fois je me trouvais devant une femme, elle racontait son histoire, j'avais honte, j'avais comme...j'étais comme l'usurpateur. Je représente aussi le sexe masculin qui a fait du tort à ces femmes. Donc ce n'était pas facile. Mais je suis allé plusieurs fois en fait. Les premières fois que je rencontrais les femmes, je les rencontrais tout seul, pas en équipe. J'ai une petite caméra, donc j'avais des images de soutien comme ça elles aussi se familiarisaient avec cet outil, parce que des fois, c'est des femmes qui n'ont jamais vu une caméra ou un appareil photo. Et je les ai mises en confiance comme ça. Le reste, je ne sais pas comment ça s'est passé. Peut-être qu'elles ont trouvé...je les ai rassurées en même temps, je ne faisais pas du voyeurisme ou une enquête ou une recherche. Je voulais juste qu'elles partagent avec moi, à travers moi, avec les gens qui verront le film, leurs histoires parce que c'était des histoires des fois vraiment horribles et je les remercierais jamais d'avoir partagé leur intimité. Et il faut savoir aussi que dans cette région, comme un peu partout dans le monde, c'est très difficile pour les victimes de s'exprimer, de parler de ce sujet-là pour plusieurs raisons. Déjà la tradition, on ne parle pas de ce genre de choses, mais aussi elles sont victimes, elles se disent que jamais elles n'auront la justice de leur côté parce que si c'est des militaires ou des milices qui les violent, les milices sont commanditées par la plupart des politiciens, donc elles sont fatalistes. Elles se disent on n'aura jamais la justice et la plupart n'ont pas eu de justice jusque-là. Tout ce qui s'est passé en 94, 97, 98 aujourd'hui au Burundi. Donc quelque part, les femmes subissent une double peine, à mon avis, parce qu'elles ne savent pas où aller, elles ne savent à qui s'adresser et s'adresser à des gens aussi c'est difficile. La plupart se font encore soigner jusqu'à aujourd'hui les séquelles de ces viols. Donc, ce sont des choses tellement intimes. Il y en a même qui ne m'en ont pas parlé parce que, par exemple, il y a une jeune fille qui a été violée très jeune. J'ai dû deviner qu'elle avait un problème parce que des fois, elle ne venait pas au rendez-vous. J'en ai parlé au mouvement des femmes pour qu'elles s'en occupent, j'ai dit aux femmes que je sentais qu'il y avait quelque chose qu'elle ne voulait pas me dire. Pas pour me cacher, mais parce qu'elle n’osait pas me le dire. J'étais comme son père, donc elle n'osait pas me dire. C'est comme ça que les femmes l'ont amenée chez un gynécologue qui a pu la soigner. 

Laura [00:07:52] En fait, cette approche que j'appellerais...que j'appelle ethnographique, mais aussi d'une grande sensibilité, ça se communique très bien dans le film. Ça se sent, ça se voit que tu as pu non seulement faire un terrain de longue durée, mais dont tu as fait preuve de beaucoup d'écoute. Je me suis demandée, quand je regardais ce film, bon tu es né au Burundi. C'était peut-être la raison pour laquelle tu t'intéressais au sujet, mais peut-être que tu pourrais nous parler des raisons du film, pourquoi...parce qu'il y a tout un volet sociopolitique, évidemment. Mais il y a peut-être un côté, je ne sais pas, affectif, ça nous interpelle, ça t'a interpellé comme être humain vivant ici, mais toujours à cheval, peut-être entre ici et là. 

Joseph [00:09:00] Je viens du Burundi donc, pour les gens de ma génération, on peut dire Old School. La femme était sacrée, on ne touchait pas à la femme, même pendant les conflits. Dans la tradition burundaise, on se battait entre hommes, on ne touchait pas...ceci est valable pour le Burundi, mais aussi pour la région. Et même une petite fille, on l'appelle maman. On l'appelle pas par son nom. Donc, avec les conflits entre guillemets modernes, il y a eu...on a brisé beaucoup de tabous, on a brisé beaucoup de traditions, on ne respecte plus rien. Comme je le disais tantôt, c'est souvent des militaires ou des rebelles ou des milices d'un gouvernement, comme dans le cas du Burundi, qui font ces viols donc qui ne respectent rien. Je ne veux pas rentrer dans la façon de procéder, des fois ils sont drogués, des fois ils ont bu des bières, ils savent plus ce qu'ils font, les enfants soldats, tout ça. Tout ça contribue à ce qu'on ne respecte plus rien. En fait, le film est parti, je faisais une enquête, mais pas pour un film, pour une ONG dans les camps de réfugiés. Et c'est une femme, alors que je ne lui posais même pas la question, qui est une Burundaise qui était dans un camp de réfugiés, un des camps le plus peuplé en Tanzanie, m'avait parlé du viol qu'elle avait subi. Je posais des questions sur autre chose, mais elle a tenu à me le dire. Et en même temps, elle a éveillé mon intérêt sur le sujet. Je savais que ça existait, mais je savais pas que ça avait une ampleur aussi grande dans la région. Donc, voilà le côté ethnographique, c'est que je suis déjà un passionné d'histoire depuis tout petit et je suis un militant de la paix aussi. Je comprends pas pourquoi il y a une multiplication des guerres qui s'arrêtent pas dans cette région alors que c'est une belle région. On a à peu près tout, on ne meurt pas de faim comme ailleurs. Mais malgré ça, il y a des conflits cycliques qui ne s'arrêtent pas. Et les perdants c'est toujours la population qui est déplacée, qui est tuée, qui est...maintenant les femmes violées. Voilà, donc ça a toujours été ma préoccupation. Pourquoi cette région ne peut pas s'asseoir ensemble, discuter et amener la paix et amener la paix durable. Pas une paix sur 10 ans, mais une paix sur beaucoup d'années. Et au Burundi, la communauté internationale, à un moment donné, s'était tellement investie. Et je crois savoir que le Canada a été un des initiateurs pour ramener cette paix. Et la première femme qui a représenté l'ONU au Burundi après l'accord de paix signé, c'était une Canadienne avec laquelle je me suis beaucoup entretenue et qui a beaucoup fait. Elle s'appelle Carolyn McAskie et qui a beaucoup fait pour les femmes au Burundi. Mais malgré ça, on retombe toujours dans les travers. C'est comme si on n'apprend pas de leçons de notre propre histoire. 

Laura [00:12:39] Oui, tout à fait. Je suis tout aussi désolée que toi aussi. On a du mal à comprendre ces cycles de violence et ces cycles de guerres qui font des ravages, surtout auprès des jeunes et des femmes. En tout cas, c'est ce que tu soulignes dans ton film, ce premier film. Une dernière question peut-être au sujet de ce film, on l'a bien dit à quelques reprises son titre Les oubliées des Grands Lacs au féminin. Alors je me suis penchée sur le titre finalement. Donc, Les oubliées des Grands Lacs sous-entend...dans ce titre, on suppose un oubli. Alors, un oubli par qui? Du grand public mondial? Oubliées par qui? Moi, je côtoie des Rwandais, des Burundais depuis les années 90 environ à Montréal, à Ottawa, là à Toronto, même toi et moi, on s'est rencontrés en 2017 je pense, lorsque Mme Barankitse était là pour...Barankitse Maggie qui était là pour lancer...au moment du lancement de ton film Oasis de paix en 2017. Alors, la question est la suivante mais donc oubliées par qui et comment et par qui elles sont oubliées? Pas par nous, pas par toi. Alors oubliées, si on donne ce titre au film ou bien par qui, finalement? Et elle est en partie peut-être une question. Donc c'est peut-être lié aux conclusions qu'on pourrait tirer de films et je pourrais te demander ça comme ça, quelles sont les conclusions que tu en tires de ce film-là ou devrions-nous en tirer? 

Joseph [00:14:31] Ce sont des oubliées dans la mesure où d'accord, toi, moi, peut-être quelques personnes, on s'occupe du sujet. Mais les victimes elles-mêmes préfèrent oublier plutôt que de faire quoi que ce soit. Et je parlais dans le titre, je voulais surtout alerter les décideurs politiques, les politiciens, ceux qui initient les guerres, mais aussi la communauté internationale. Je veux commencer par ceux qui initient la guerre. Ceux qui initient la guerre en général, c'est des luttes politiques qui engendrent beaucoup de souffrance auprès des populations, dont les victimes de viols. Dans toute résolution de conflits, je n'ai pas vu un endroit où on mentionne qu'il faudra, par exemple, indemniser ou juger les violeurs en période de conflit. J'ai cherché, j'ai pas trouvé. Ça, c'est un point. Il faut que dans la résolution des conflits il y ait pas partage seulement de pouvoir ou de…je ne sais pas comment on règle ce genre de conflits. Mais il faut penser beaucoup à ces victimes. Parce que de tout temps, l'homme initie la guerre. Mais c'est la femme qui est la première victime, même sans être violée. C'est elle la victime, c'est elle qui perd son mari, c'est elle qui perd son enfant, celle qui perd son frère, c'est elle et elle, elle peut rester là, sur la colline toute seule. Dans le cas du Rwanda, par exemple, pendant le génocide, les femmes sont restées seules, seules sur les collines, est-ce qu'il y a eu quelque chose de spécifique, un accent mis sur la condition des femmes. Oui, au Rwanda ils ont fait un effort, mais les femmes le jugent pas suffisant. Moi, en tant que féministe, je le suis pas parce que j'ai fait le film, je défends toujours la cause des femmes. Je trouve qu'on ne fait pas assez pour les femmes. Et une des meilleures façons de faire pour aider ces femmes, je pense qu'il faut les impliquer dans les cercles de décision, au sein même des pouvoirs. Il faut que pendant les négociations ou pendant la résolution des conflits, elles soient déjà impliquées pour parler de ces sujets qui les concernent et que les solutions soient proposées déjà dans les premières négociations, pas seulement aller partager, toi tu seras Première ministre, moi je serai Président, on aura cinq ministres. Il faut trouver des solutions parce que tout ça arrive parce que les hommes se sont battus, voilà. Donc pour le deuxième point, internationalement dans le film, vous avez vu comme je suis allé au forum, le premier forum, déjà c'était le premier depuis le temps qu'on parle de viol comme arme de guerre. C'était la première fois qu'il y avait un forum où on invitait les victimes au Luxembourg. Ça, c'est grâce à la grande duchesse de Luxembourg, qui s'est beaucoup investie, qui a invité tout le monde, l'ONU, tous les militants étaient là. Et donc ils ont décidé, c'était une excellente initiative, ils ont décidé de demander à l'ONU qu'il y ait un vote d'un fonds où les États participent aux fins d'indemnisation. Même à l'ONU, ça n'a pas marché. Donc, vous voyez très bien qu’un sujet aussi sensible, si même l'ONU hésite à mettre un fonds qui serait...ce n'est pas l'ONU qui va l'alimenter, c'est les États en conflit qui devraient l'alimenter. Et que ce vote ne passe pas, alors qu'il est initié par une grande duchesse militante de ce droit, je trouve qu'il a un problème dans le monde qu'il faudra, à un moment donné, s'asseoir et résoudre. 

Laura [00:18:57] Parce que c'est en fait, le film en trois parties au Rwanda, au Burundi et ensuite au Congo. Et puis vers la fin, vers les 15 ou 20 dernières minutes, justement tu nous amènes dans ce congrès-là qui a eu lieu il y a plusieurs années. Donc si le film est sorti en 2020, je pense que le congrès a eu lieu deux ans avant, je pense. 

Joseph [00:19:24] Il y a 3 ans. 

Laura [00:19:25] Environ. 

Joseph [00:19:25] 2018 je pense ou 2019...début 2019. 

Laura [00:19:31] Et donc le choix, parce que c'était un changement de scène radical, donc déjà, on était pour les 3/4 du film en Afrique et ensuite tu nous as amenés en Europe dans une salle de conférence où il y avait une plaidoirie active et la présence des soi-disant victimes et des survivantes du viol réunies tous pour la première fois. Et là, tu nous partages la mauvaise nouvelle finalement aujourd'hui que finalement, cette campagne de plaidoirie n'a pas eu un succès, donc le succès souhaité, c'est ça? Donc aucun fonds d'établi, aucun fonds mis de côté pour indemniser les femmes. C'est bien ça? 

Joseph [00:20:18] C'est ça. 

Laura [00:20:20] Ouais, quoi dire de plus. Eh bien, Joseph, tu es installé à Toronto depuis 2003. Et tu es conférencier sur des sujets de réconciliation et de médiation auprès des jeunes nés en Ontario, dont les parents sont nés au Rwanda, au Burundi, au Congo et ailleurs, je suppose. De quoi se parle t-il à ces sujets? De quoi vous vous parliez finalement lors de ce travail de terrain auprès des jeunes et peut-être des parents dont tu es aussi parent. Et depuis peu, je pense, grand papa. 

Joseph [00:21:04] Grand père, oui.

Joseph [00:21:07] C'est un peu la transmission, la pédagogie de nos expériences, comment on s'est intégré en respectant les gens qui nous accueillent, mais en même temps en essayant d'amener un peu de positif de notre côté. Je pense qu'il y a quelques années, il y a eu des cas de jeunes issus de l'immigration qui ont fauté, qui ont fait des choses qui n'étaient pas convenables. Donc moi, en tant que parent africain, chez nous en Afrique, on n'est pas papa parce qu'on est géniteur de l'enfant, on est papa pour tout le village. Donc on essaie de leur apporter la sagesse d'Ubuntu, par exemple, le respect d'autrui, le respect des choses d'autrui, le respect de la femme justement, parce que ça c'est quelque chose à laquelle moi je tiens et on essaie de les guider. S'il s'intéresse par exemple au cinéma, je peux lui dire où il peut toquer, qui il peut appeler, les amis, voilà comment écrire, comment choisir son sujet. C'est des choses comme ça, c'est des petites choses mais qui je pense font beaucoup de différence. Ça a été aussi mon premier film au Canada, c'était une église justement qui intégrait les Burundais, les Rwandais, les Congolais et qui aidait sans considération d'ethnie de provenance. Ce pasteur rwandais avait fait un travail extraordinaire aussi auprès de l'immigration. Ça va de remplir les innombrables fichiers de l'immigration pour les gens qui ne savent pas écrire, dire aux jeunes qu'il y a des choses qui sont interdites ici, qui ne sont pas permis. Je pense des petites choses mais qui font...qui à la longue amènent beaucoup de différence parce que dans ces programmes-là, on a pu quand même récupérer beaucoup de jeunes qui étaient sur le mauvais chemin et qui reviennent vers la raison. 

Laura [00:23:43] Tu as déjà fait des séances publiques de visionnement de tes films, par exemple, notamment le titre de ce film que tu viens de citer qui portait sur la réconciliation et le regroupement des burundais rwandais... 

Joseph [00:23:58] Ishyaka

Laura [00:23:59] Ishyaka... 

Joseph [00:23:59] Ça c'est Abasaruzi, le moissonneur. 

Laura [00:24:01] Ah Une moisson d'espoir en 2006 je pense, c'est ça?

Joseph [00:24:08] C'est ça. Ishyaka c'est sûr la réconciliation. 

Laura [00:24:11] D'accord. Et donc, si j'ai bien compris, une façon de toucher et d'impliquer les jeunes dans ce genre de conversation, c'est quand même par des séances de films je suppose, pour un grand public où les jeunes sont impliqués, où les parents sont impliqués et on provoque des discussions vives. 

Joseph [00:24:34] Des discussions, oui. 

Laura [00:24:37] Très bien, très bien. C'est l'espoir. La jeunesse nous donne beaucoup d'espoir, je pense. Et puis là... 

Joseph [00:24:46] Il faut s'investir dedans. 

Laura [00:24:48] Tout à fait, tout à fait. Alors là, tu es au Rwanda et tu es en tournage. Alors, est-ce que tu pourrais nous en parler? Je sais que par le passé, tu as beaucoup collaboré avec les télévisions et les radios au Rwanda Contact TV, TV Renaissance, TV 10 parmi d'autres, je pense. Et remporter des prix au Rwanda aussi, et ailleurs, bien sûr, au Burkina et en Afrique. Mais tu pourrais peut-être nous parler du film ou des projets ou du projet au singulier, au pluriel, que tu es en train de mener au Rwanda en ce moment?

Joseph [00:25:31] Le tournage que je fais, c'est sur le tambour joué par les femmes en sachant que...donc, les femmes rwandaises et les femmes autochtones, en sachant que le tambour n'était pas permis aux femmes dans cette région. Il y a un groupe qui s'est créé, qui a brisé ce tabou et ils ont créé un groupe qui marche très bien ici et donc l'idée c'est de les faire rencontrer aux femmes autochtones que j'avais suivies dans un autre film sur les tambours sacrés. Donc, c'est de montrer qu'à travers le tambour, les femmes ont pu se reconstruire, ont pu être résilientes, mais aussi porter une tradition qui leur était interdite. 

Laura [00:26:24] Oui, parce que si je pense aux tambourinaires du Burundi ou du Rwanda qui sont souvent en tournage au festival Nuits d'Afrique à Montréal, Toronto, ailleurs au Canada, c'est souvent, c'est un regroupement d'hommes. 

Joseph [00:26:39] Là, je suis les femmes qui ont décidé de jouer du tambour. Elles sont très contestées ici, mais bon, elles persistent, elles jouent, elles ont même déjà joué dans des fêtes nationales. Petit à petit, elles imposent leurs idées et je trouvais ce challenge assez extraordinaire. Au Burundi, il n'y a pas encore de groupe de tambourinaires femmes parce qu'au Burundi on est plus...question tambour, on est beaucoup plus traditionaliste. Maintenant, il est même interdit de jouer du tambour pour n'importe qui en dehors des festivités de l'État. 

Laura [00:27:22] Mais peut-être nous dresser le portrait du rôle du tambour, des tambourinaires dans le contexte un peu historique ou anthropologique, parce que là tu viens de dire que c'est contesté...bon l'existence déjà des tambours et des tambourinaires, mais contesté que les femmes s'y impliquent. Alors, peut-être les assises... 

Joseph [00:27:45] Les femmes ne pouvaient même pas s'approcher de l'endroit où on joue du tambour ou bien l'endroit où on fabrique des tambours. Ça, c'est dans le premier film que j'ai fait en fait qui était sur le tambour proprement dit du Burundi et des tambours autochtones. Donc, le tambour...déjà, les tambours sont les parties des femmes, il y a le sein, il y a le corps, il y a le bassin. Donc traditionnellement, le tambour était interdit aux femmes. C'était que les hommes qui jouaient au tambour. Donc, quand j'ai su qu'il y avait un groupe de femmes qui jouait ici, je les avais contactées ça fait un moment et puis ça m'intéressait beaucoup de voir leur comportement parce que c'est comme une révolution qu'elles sont en train d'opérer tout doucement. Maintenant elles sont dans les écoles, elles enseignent dans les écoles. Petit à petit, le ministère de la Culture leur avait dit « Vous ne pouvez pas jouer au tambour, c'est interdit », elles ont quand même continué. Elles participent dans des festivals internationaux et elles ont beaucoup de collaborations avec l'extérieur. Et ce côté-là moi m'intéressait justement parce qu'elles brisaient quelque chose que...il fallait y penser, quoi. Elles auraient pu rester là à se dire et en fait aussi ça fait que...il faut aussi savoir que le Rwanda a fait beaucoup d'efforts pour intégrer et insérer les femmes dans toutes les structures politiques de la vie sociale. Donc, peut-être ça se prêtait mieux que partout ailleurs. Je ne sais pas si j'ai été clair. Sinon, il faudra aller voir mon premier film, c'est bien expliqué, c'est bien expliqué et côté burundais et côté autochtone, ainsi que les interdits. C'est pourquoi ça s'appelle Tambours sacrés. Au Burundi, on jouait uniquement pour le roi et dans une fête spécifique qui s'apparente au pow-wow. 

Laura [00:30:00] Alors, là tu parles du film les Tambours de la paix en 96, c'est ça ou?

Joseph [00:30:05] Non, non Tambours sacrés.

Laura [00:30:07] Tambours sacrés, ah oui Tambours sacrés en 2013? C'est ça. Mais le pont entre, disons, le peuple burundais et les Premières Nations, c'est-à-dire, pour être clair, c'est les Premières Nations ici, c'est-à-dire en Amérique du Nord, c'est ça? 

Joseph [00:30:22] Du Canada. Pour ce film, j'avais fait tellement de recherches. Et j'avais fait, je sais plus, 50 pow-wows en été et donc j'avais trouvé beaucoup de similitudes. 

Laura [00:30:37] Où ça? En Ontario ou partout au Canada? 

Joseph [00:30:40] En Ontario, un peu au Québec. Là où j'entendais dans les réserves, un peu partout quoi. Et j'avais trouvé beaucoup de similarités. Déjà cette fête, le pow-wow ressemble à la fête de Muganuro qui est la fête des semailles au Burundi, le respect de la nature, la fabrication du tambour respectait beaucoup de choses au Burundi et au Canada, la façon de jouer, les rythmes mais ça c'est plus les tambourinaires qui m'ont informé. J'avais été dans des pow-wows aussi avec des tambourinaires pour étudier le rythme. Les autochtones jouent un cercle qui peut représenter le soleil, les burundais jouent en demi-cercle qui peut représenter la lune. Et il y avait eu un excellent échange entre les autochtones et les burundais et j'avais recueilli pas mal de similitudes. Le tambour avait été interdit dans les années 1800, ils se le sont réapproprié. Au Burundi, le colonisateur a interdit le tambour à un moment donné et aussi a interdit la fête des semailles comme le pow-wow au Canada. Donc il y a beaucoup de similitudes et il faudrait le regarder. 

Laura [00:32:06] Alors les films, parce que là on vient de citer plusieurs films. J'ai dit à voix haute les titres, les années, tout ça, mais où est-ce qu'on peut voir l'ensemble ou même une partie de tes films sont disponibles. Moi tu as gentiment partagé les codes de Vimeo, tout ça. Mais est-ce que tes films sont disponibles pour le public ou comment on peut les voir? 

Joseph [00:32:27] Je les ai dans Vimeo mais pas pour tout public. Il faut vraiment passer par moi ou par Vimeo. Il y en a qui sont en vente sur Vimeo. Il y en a qui ne sont pas en vente que j'envoie des liens pour les gens. Mais pour Les oubliées, par exemple, je l'ai mis sur Vimeo en vente en demande parce que tout l'argent que je récolte avec ce film, je l'envoie pour aider les femmes, les femmes violées. 

Laura [00:33:01] Ce que je retiens de ton corpus de travail, parce que là j'ai vu plusieurs de tes films, et j'apprends beaucoup aujourd'hui grâce à cet échange. Le style documentaire parce que tu travailles dans ce genre-là, tu documentes, tu réalises des films documentaires, donc ce genre de film est provocateur, n'est-ce pas? C'est un des souhaits du projet documentaire, d'un documentaliste. Mais ce qui est particulier chez toi c'est que tu es voué à la paix, tu l'as dit au début, tu es féministe, tu es voué à la réconciliation, à la paix, tu travailles auprès des jeunes, donc à cette fin, tu fais du travail de terrain très précis, tu suis de près les individus dans leur chez eux. Donc, pour des fins paisibles, tu provoques ce qui est intéressant, non? Ce n'est pas tout réalisateur, genre documentaire qui serait voué à la paix. Est-ce qu'il existe des contradictions? Est-ce qu'il existe une contradiction entre être voué à la paix et vouloir provoquer? 

Joseph [00:34:25] Je trouve pas. Je trouve que des réalisateurs comme moi, j'en connais d'autres qui font le même genre de travail. C'est juste qu'il y a des sujets qui révoltent dépendamment de la façon dont on veut les traiter. Ce n'est pas de la provocation. La provocation, elle est faite par ceux qui ne veulent pas la paix pour les gens qui veulent la paix. Moi, j'ai fait ce film pour essayer de trouver ou d'inciter les gens à trouver une solution à tous ces problèmes. Ce n'est pas...je ne veux pas vraiment provoquer pour provoquer. Je veux montrer au monde aussi parce que c'est des choses des fois qui se passent en vase clos, où les gens extérieurs ne savent pas exactement ce qui se passe et puis voilà. Donc, c'est sûr que ça, des fois, ça déchaîne beaucoup de passions et de débats. Mais moi, j'aime beaucoup ça. Plus on débat, plus on fait avancer les choses. Plutôt que d'aller tirer sur les gens, je préfère débattre dans une salle de cinéma, voilà. 

Laura [00:35:40] Mais oui, tout à fait. 

Joseph [00:35:43] Je le vois comme ça, moi. 

Laura [00:35:44] Oui, tout à fait. Et puis le changement social, de toute façon, ça vient des marges, ça vient des idées qui provoquent donc par la violence on s'entend que tu fais provoquer par les idées et notamment le projet qui est en cours. 

Joseph [00:35:56] Les femmes tambourinaires, oui. Ça, ça montre le degré aussi d'acceptation de nos sociétés aujourd'hui. Peut-être que les traditionalistes au Rwanda ne peuvent plus stopper ce phénomène, c'est impossible. On ne peut pas...moi, je m'amuse toujours à dire aux jeunes filles, je ne peux pas lui interdire à jouer du tambour. C'est pas possible. J'entends même pas lui interdire...c'est pas possible. Il y a des sujets il faut qu'on les fasse avancer si on veut que nos sociétés soient en accord avec 2022. 

Laura [00:36:30] Oui, et on peut supposer que ce film-là, qui met en lumière les femmes rwandaises qui jouent à cet instrument-là, qui se regroupent de cette façon, si tu viens dire qu'au Burundi, c'est toujours péché...pas péché, ce n'est pas pratiqué, c'est pas courant, ça pourrait...ce film pourrait être l'objet d'un panel public, d'un forum public, d'un dévoilement public où le film permet à faire sortir et ressortir des sujets tabous ou bien des personnes...voilà, c'est l'espoir finalement de ce genre de film documentaire que tu fais. Alors, Joseph je pense on tire à la fin de notre conversation. Je tiens à te remercier très vivement, très chaleureusement de Toronto. On t'envoie des bonnes ondes de Toronto au Rwanda. Et bonne chance pour la fin du tournage. Et tu reviens à Toronto après l'hiver? 

Joseph [00:37:41] Oui, oui. On m'a dit qu'il faisait -30, ici il fait 24. Donc c'est mieux d'être ici, mais vers avril, je serai à Toronto. 

Laura [00:37:51] Parfait. Mais on pourrait peut-être envisager de t'inviter comme conférencier au CREFO pour présenter ton film, par exemple, lorsqu'il sera terminé. 

Joseph [00:38:02] Avec plaisir. 

Laura [00:38:02] Ou bien peut-être un autre film, même le film duquel nous avons parlé aujourd'hui, Les oubliées où on pourra peut-être faire une animation, un débat, une discussion publique là-dessus. 

Joseph [00:38:13] Oui. 

Laura [00:38:14] D'accord. Mais merci beaucoup, Joseph. 

Joseph [00:38:16] Avec plaisir. 

Laura [00:38:17] Et puis, bonne fin de journée. Merci, au revoir!

Joey [00:38:23] Vous avez aimé cet épisode? Faites-nous part de vos commentaires sur les réseaux sociaux ou par courriel à crefo.oise@utoronto.ca